Il y a quelque chose qui cloche à Cannes. Le festival, qui est normalement célèbre pour son glamour et son luxe, se présente de plus en plus de façon sérieuse et politico-morale.
Evidemment, aussi en 2008, il n’a pas manqué de stars et de starlettes qui défilaient sur le tapis rouge en robes pailletées. Mais tandis que le gratin se pavane devant les photographes pour satisfaire l’intérêt de la presse people, les films, justement projetés dans les salles de cinéma, montrent des images sombres et bouleversantes.
Déjà avec la nomination de Sean Penn comme président du jury, le Festival de Cannes a pris une décision directive. L’acteur-réalisateur engagé se fait remarquer avant tout par des prises de position radicales contre le gouvernement de George W. Bush. Les journalistes ont supposé au préalable du festival que Sean Penn apportera une dimension politique à Cannes et ils avaient raison. A la traditionnelle conférence de presse d’ouverture Sean Penn s’est prononcé sans équivoque : "Quelle que soit la façon dont on choisira la Palme d'or, je crois que nous sommes tous d'accord là-dessus : il faudra que le réalisateur ou la réalisatrice de ce film se soit révélé très conscient du monde qui l'entoure." Cette attitude se reflétait dans le choix des films en compétition. Les massacres de Sabra et Chatila à Beyrouth traités dans « Valse avec Bashir » de l’Israélien Ari Folman, les agissements criminels de la mafia italienne (« Gomorra » de Matteo Garrone, qui a reçu le Grand Prix) et la naissance d’un bébé dans une prison argentine (« Leonora » de Pablo Trapero) : les sujets des films présentés montrent la misère du monde. «Cannes est un thermomètre de ce qui se passe dans le monde», dit Augustin Legrand, qui présente un film documentaire dans le cadre de la Semaine de la Critique, dont la thématique, cette année, est encore « Cinéma et politique ».
Mais d’où vient cette volte-face ? Pourquoi le qualificatif « politique » est-il lié au Festival de Cannes si fréquemment ces derniers temps ? Il se peut que le festival ait voulu se démarquer de l’édition précédente, qui était caractérisée par une ambiance festive et qui « sacrait à chaque coin de Croisette les 60 ans du Festival », comme le décrit Alice Antheaume dans son article « Où sont passées les paillettes ? ». Contrairement au film d’ouverture de 2007, « My Blueberry Nights », qui a été accusé de mollesse, celui de 2008, « Blindness », met en cause notre conception de l’ordre mondial et l’affiche officielle montre une femme avec une barre devant les yeux. Possiblement cette orientation politique est attachée au souvenir 68 dont actuellement on essaie partout de ressusciter l’esprit. Mais cette année-là le festival a été interrompu en raison des évènements de Mai 68 - ce qui ne peut pas être l’intention de la direction. En plus, il s’avère que cette tendance s’annonçait déjà depuis quelques années, par exemple en 2004, ou le documentaire « Fahrenheit 9/11 » a reçu la Palme d’Or. Olivier Alexandre parle même d’une règle d’après laquelle le palmarès est dressé : « Il est désormais d’usage que le Palme d’Or récompense un film "militant", pendant que le Grand Prix du Jury honore l’audace formelle. » Dans son article « Seul acte politique à faire au Festival de Cannes: ne pas y aller », il reproche au jury de décider sur la base d’un consensus minimal à cause d’un « effet commission » : « Là où l’élection favorise l’expression du goût personnel et la mise en valeur des singularités, les divergences d’opinions au sein d’un groupe de délibérations appellent souvent à se replier sur des valeurs et des représentations communément partagées. » Pour l’auteur, il est simplement logique que des intentions évidemment politiques soient les plus plébiscitées.
Au-delà, il relève la vitupération que cette motivation politique ne sert que d’ « alibi éthique » pour célébrer un spectacle grotesque qui se distingue par 15 000 bouteilles de champagne et trois millions de tonnes ordures collectées. Etant observé par plus de 3500 journalistes, le Festival de Cannes est le troisième événement le plus médiatisé au monde. Et la presse se darde surtout sur les grandes stars du cinéma. Celles-ci sont attirées par les grosses productions hors compétition, telles que « Indiana Jones et le crâne de Cristal ». Parmi cette hypermédiatisation et « la guerre des marques » (voir l’article de Michelle) les films « militants » semblent être une bouffée d’air. « La sincérité artistique et citoyenne des uns fait alors office de paravent à l’ambition capitalistique des autres. » conclut Alexandre.
Au contraire, sa collègue Alice Antheaume explique le succès décuplé des films légers par rapport aux films sérieux par « le besoin d’oxygène des festivaliers ».
De toute façon, «la dialectique paillettes/pellicule» semble délibérée : Cannes ne fonctionne ni sans les films critiques et sincères, ni sans les grandes stars. Mais comment les revers de la médaille sont-ils attachés? Est-ce que les films légers et la présence des vedettes sont un enrichissement qui égaye le Festival de Cannes, lequel montre de plus en plus des films « politiques » et parfois indigestes ? Ou est-ce vice versa ? Est-ce- que les films critiques contrebalancent l’engouement médiatique pour le glamour et les scandales ?
Maika
http://tempsreel.nouvelobs.com/
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